Celui qui tombe

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Du vide en place d’avenir, du péril pour tout sol, et une poignée de tempéraments forment ensemble une humanité en suspens. Mon humanité. Notre humanité – semblable à aucune autre auparavant – la voilà qui se livre telle qu’elle, presque intacte, à peine dégagée de son état brut : vacillante et téméraire, dépourvue ; parmi d’autres.

Celui qui tombe se désaltère aux sources d’une vivacité encore inédite, délestée des contours rassurants de la tradition. Nous sommes immergés alors en une liberté qui grandit de soi-même et malgré nous.
L’effroi côtoie la désinvolture, l’absurde foisonne de perspectives, le sens croît par absence de direction et de signe. L’évanescence prend un son de bois brisé et nous envoie jouer dans des abîmes d’étrangetés mêlées d’insoupçonnables plaisirs.
“Rien n’est vrai, tout est permis” : qu’est-il possible ?

Et cette humanité angoissante paraît pourtant surnager avec l’aisance bouleversante des sages et des enfants.
Est-ce un rire, tacite ? Quelque question en forme d’atmosphère ? Serait-ce, le croirez-vous, un soin discret de régénération ? Ce présent provoque notre vitalité, et l’infime de se changer à l’infini.

A propos de Celui qui tombe – 1ere mondiale

Entretien avec Laurent Goumarre

Il a fait chuter et voler ses acrobates sur L'Art de la fugue de Bach, aujourd'hui Yoann Bourgeois leur demande de se tenir debout, du moins à garder l'équilibre quand le sol peut à tout instant se dérober sous leurs pieds. Un geste radical pour un cirque à la portée existentielle.

Quelle aura été la « piste » de départ pour cette création ?
Avec ce projet, je cherche à approfondir une théâtralité singulière en radicalisant un parti pris : une situation naît d'un rapport de forces. La scénographie que j'ai conçue pour ce projet est un sol, un simple plancher mobilisé par différents mécanismes (l'équilibre, la force centrifuge, le ballant…). 6 individus (sorte d'humanité minimale) seront sur ce sol, et tenteront de tenir debout. Ils réagiront aux contraintes physiques, n'initiant jamais le mouvement. C'est dans le corps à corps entre cette masse et telle ou telle contrainte qu'une situation apparaîtra. La multiplicité de principes physiques entraînera une multiplicité de situations.
Les situations que j'appelle sont d'un statut tout particulier, disons : polysémiques. Je cherche à situer mon théâtre sur cette crête aiguë où la chose apparaît.

Ta vision du cirque passe par la notion de « non-agir » plutôt que par la manipulation. Qu'est-ce que cette distinction te permet de dire ?
Mon intention est d'affiner radicalement mon geste en misant sur l'acuité d'un principe essentiellement circassien : l'acteur est vecteur des forces qui passent par lui. Il est traversé, il est agi par des flux qu'il traduit comme il peut. Si ce geste est un geste de cirque, c'est aussi parce qu'il participe d'une représentation particulière de l'homme : de même que nous pensons que l'homme n'est pas au centre de l'univers, il n'y a pas de raison qu'il soit au centre de la scène. Sur ma piste idéale (et peu importe si ce cirque existe vraiment ou pas), l'homme coexiste sur un plan horizontal au côté des animaux, des machines, etc. sans les dominer. En repositionnant ainsi les choses, l'humanité me semble autrement bouleversante.

Pourquoi fallait-il depuis tes débuts opérer une « déconstruction circassienne » ?
Je veux voir de quoi est faite cette matière que j'affectionne tant pour découvrir ses puissances propres. J'ai l'intuition que celle-ci porte une propension à de nouvelles formes de théâtralité, et est véritablement une source. Mon processus de travail ressemblerait alors à une soustraction : je cherche à débarrasser ma recherche de tout ce qui ne lui est pas nécessaire. Je simplifie mes formes pour une plus grande lisibilité des forces. C'est une manière aussi pour moi d'apporter pierre à l'édifice de l'histoire du cirque.

Cette histoire ne devrait-elle pas passer par la construction d'un répertoire comme c'est le cas en danse, au théâtre et même aujourd'hui pour la performance ?
En entretenant en parallèle un regard sur la situation du cirque, j'essaye de cerner ce qui me semble des enjeux actuels. Le cirque en effet, se trouve dans une situation très particulière : son histoire est très prise en charge « de l'extérieur ». Paradoxalement, et malgré le bénéfice d'une très large visibilité, il est proportionnellement peu soutenu. La menace possible est une normalisation. C'est la raison pour laquelle je réfléchis aussi au sein des écoles aux conditions de ses apprentissages pour que l'émergence d'un répertoire puisse avoir lieu. Pour cela, il faut se familiariser avec l'écriture, en inventant des manières d'écrire adéquates à cette pratique.

Comment travailles-tu ?
Nous avons créé notre compagnie pour maintenir un processus de travail permanent. Voilà quatre ans que celle-ci est née. À mes côtés, une petite équipe s'est engagée comme moi en misant à long terme. C’est notre rapport au temps que nous essayons de penser. Cela est rendu possible grâce à une très forte association avec la MC2. Nous privilégions un processus expérimental, empirique. Nous inventons nos méthodes au fur et à mesure que nous avançons, elles ne préexistent pas. Nous aimons commencer par des esquisses. Certaines tiennent debout toutes seules et deviennent des numéros. Après quatre années de création, je vois aussi se dessiner quelque chose comme une constellation de petites formes gravitant autour d'une notion centrale : le point de suspension. J'ai voulu dernièrement donner un nom à cette recherche sans fin : « tentatives d'approches d'un point de suspension ». Je suis très attaché à une dimension de création vécue dans sa plus large amplitude. Ce sont d'abord des aventures de vie extraordinaires. Chaque projet artistique détermine son mode, son régime d'existence.

L.G.

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Conception, mise en scène et scénographie
Yoann Bourgeois
Assisté de
Marie Fonte
Regard extérieur
Julien Clément, Boris Lozneanu, Vincent Weber
Interprètes
Mathieu Bleton, Julien Cramillet, Marie Fonte, Dimitri Jourde, Elise Legros, Vania Vaneau
Lumières
Adèle Grépinet
Son
Antoine Garry
Costumes
Ginette
Réalisation scénographie
Nicholas von der Borch, Nicolas Picot, Pierre Robelin
Régie générale
David Hanse
Regie plateau / accroches
Pierre Robelin / Alexis Rostain
Régie lumière
Magali Larché / Julien Louisgrand
Régie son
Benoît Marchand
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Celui qui tombe

© Géraldine Aresteanu

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